Force Publique

CONCLUSION

Réflexions sur la construction de l’identité militaire de la gendarmerie

Général (2s) Georges Philippot
Président de la Société Nationale

Histoire et Patrimoine de la Gendarmerie

Comment s’est construite l’identité militaire de la gendarmerie ? De quoi est-elle constituée ? Comment est-elle vécue au sein de l’institution ? Comment est-elle perçue à l’extérieur, dans les autres armées et par la population ? On ne peut faire l’économie de l’histoire pour répondre à ces questions très actuelles. Mais une recherche historique scientifique exhaustive sur le sujet nécessiterait, outre beaucoup de temps, une définition précise du champ aussi bien chronologique que thématique, une planification rationnelle et une utilisation organisée de moyens de recherche importants, hors de portée d’une association. Comment faire alors pour tenter d’apporter quelques éléments de réponse fiables même si, de toute évidence, ils seront incomplets ?

De ce questionnement est né ce colloque d’histoire contemporaine sur la gendarmerie, élaboré sur un mode d’apparence empirique, organisé en une dizaine de « coups de projecteurs » que l’on peut qualifier de périphériques dans la mesure où le cœur même du sujet, la gendarmerie au combat, est finalement assez peu abordé, en dépit du titre annoncé. Cette démarche procède certes de contraintes liées à l’état de la recherche sur ce thème, mais aussi d’un choix raisonné. En effet, les combats livrés par la gendarmerie, bien réels tout au long de son histoire, restent cependant en nombre limité et ne concernent souvent qu’une minorité de participants par rapport aux effectifs de l’institution à chaque époque considérée. En outre, ils témoignent d’une militarité incontestable et de ce fait même présentent un moindre intérêt, pour la recherche, que les études plus générales, aux marges et aux limites. Celles-ci font mieux apparaître les différentes problématiques que génère la participation de la gendarmerie et des gendarmes à la guerre ainsi que leurs conséquences sur son identité. Quelles réflexions, quels enseignements peut-on dégager des diverses recherches ainsi sélectionnées et présentées à ce colloque ?

Contraindre les autres citoyens à faire la guerre, suivant la loi et les règlements, telle est l’une des missions essentielles de la gendarmerie, avant et pendant la guerre, mission qui s’étend sur tout le territoire national, des lieux les plus reculés – c’est le travail de la gendarmerie territoriale – jusqu’à la zone des combats, c’est celui de la force publique ou des prévôtés. Quelles conséquences pour la gendarmerie, dans ses rapports avec la population, dans ses rapports avec l’armée ? Le Premier Empire et la Première Guerre mondiale offrent deux illustrations différentes de ce rôle, bien analysées par Aurélien Lignereux, Olivier Buchbinder et Louis Panel.

Le Premier Empire est, sans conteste, un temps fort de la militarisation de la gendarmerie avec tous ses aspects, de l’usage de la force publique attachée aux armées pour y faire régner l’ordre et la discipline jusqu’à l’organisation d’unités importantes destinées au combat ; mais son rôle dans la conscription a été peu étudié. Mission difficile, impopulaire et pourtant réussie malgré les 649 rébellions collectives, liées à l’insoumission, dénombrées par Aurélien Lignereux entre 1800 et 1814. Pourquoi cette réussite ? La raison principale réside sans doute dans le passé militaire des gendarmes de l’Empire : quatre campagnes au moins pour intégrer la gendarmerie. « Leur statut de vétéran est irréfutable » ; on ne peut les traiter de « planqués » ou d’« embusqués ». Même si la population les déteste parfois, ils n’en sont pas moins respectés la plupart du temps, vérifiant ainsi dans l’exécution de cette mission ce que Napoléon disait de la troupe chargée de maintenir l’ordre « au-dedans » et engagée dans des campagnes extérieures : « elle n’en reviendra que meilleure et plus respectée ».

La situation des prévôtaux de la Première Guerre mondiale est bien différente. Peu de vétérans parmi eux, peu d’anciens combattants, mais essentiellement des gendarmes, issus pour la plupart des brigades de gendarmerie départementale, dûment munis de leur règlement et chargés de le faire respecter par les autres militaires ; pas même d’unité combattante susceptible de corriger ou, à tout le moins, d’atténuer l’image du « cogne ». La nomination en 1917, à la tête de l’inspection générale de la gendarmerie aux armées, du général Bouchez, l’un des rares généraux de gendarmerie à avoir commandé une division d’infanterie pendant les trois premières années de la guerre, ne suffira pas à modifier cette perception. Pas plus d’ailleurs que les combats méconnus auxquels participeront un certain nombre de gendarmes sous des uniformes souvent autres que le leur. Le refus d’attribuer la carte du combattant aux gendarmes prévôtaux, marquera, au-delà du fait lui-même, la distance symbolique qui sépare, après la Première Guerre mondiale, le gendarme des autres militaires.

L’action de contrainte du gendarme dans la guerre, pour être acceptée par ceux qui y sont soumis, impose une reconnaissance de son appartenance à la communauté militaire, fondée non seulement sur une communauté de statut, mais sur une participation effective – même antérieure ou réduite – à des actions de combat. C’est, pour la population comme pour les combattants, la seule manière de rendre cette contrainte légitime. Cette ligne de force ressort des trois études conduites sur ce thème.

Seule communication portant sur des gendarmes impliqués dans le combat, l’étude de Gildas Lepetit relative aux « hommes de la gendarmerie d’Espagne » met en évidence des types de missions, des modalités d’exécution, une organisation particulière qui laissent penser qu’il existe une forme de combat spécifique aux gendarmes et à la gendarmerie. Les missions, découlant de celles du temps de paix, sont étendues à une situation particulièrement détériorée de l’ordre public : la guérilla. La composition des unités, placées sous un commandement interarmes, est mixte : elle intègre des gendarmes et d’autres militaires provenant de la troupe. Les relations avec la population ont une importance capitale car celle-ci est l’enjeu véritable de ce type de guerre. Elle fournit la logistique aux deux camps. Il faut la protéger, la convaincre, la rassurer et ramener la paix. Les modalités d’exécution des missions échappent aux formes classiques de combat de l’époque mais se rapprochent des modes d’action habituels des gendarmes : recherche de brigands, protection de convois, protection d’itinéraires, défense de postes… La gendarmerie est ainsi amenée à faire une guerre par extension et à la limite de ses missions traditionnelles jusqu’à ce que d’autres armes prennent le relais.

Qu’en est-il de cette militarité, revendiquée par la gendarmerie et par les gendarmes, à l’approche d’une guerre annoncée ? Jusqu’où acceptent-ils, dans cette situation, les contraintes d’un statut militaire affirmé ? L’étude de l’histoire de la gendarmerie, de 1933 à 1936, apporte quelques éléments de réponse.

Au lendemain de la « der des ders », la gendarmerie, enfin sous le commandement d’un officier de l’Arme, s’oriente résolument vers des missions essentiellement de police et adopte une organisation en conséquence. Malheureusement, la situation de calme relatif qui justifiait cette organisation dure peu : à l’intérieur les troubles se multiplient, en Allemagne Hitler arrive au pouvoir en 1933. Il faut revoir le dispositif et réorienter la gendarmerie vers des tâches militaires ou de type militaire et progressivement l’adapter à la guerre qui s’annonce, autrement dit la remilitariser. Comment se passe cette remilitarisation ? Comment est-elle perçue par l’institution ?

Réticente et jugée incompétente pour procéder à la réorientation qui s’impose, la direction de la gendarmerie voit son statut réduit à celui d’une sous-direction placée sous l’autorité d’un directeur civil. Ses attributions sont partagées avec une inspection de la gendarmerie ayant à sa tête un général d’une autre arme. La gendarmerie départementale, reconstituée après la guerre avec des jeunes, recrutés pour des tâches de police, traîne les pieds. Seule la Garde républicaine mobile, fortement structurée, souvent engagée au maintien de l’ordre en unités constituées, rompue à la discipline militaire, commandée la plupart du temps par des officiers de gendarmerie ayant fait la guerre 1914-1918 comme combattant dans l’infanterie ou la cavalerie, se transforme rapidement pour former des unités aptes au combat et de très bonne qualité.

Les communications de Bernard Mouraz, Hélène Grandemange et Jonas Campion abordent, sous trois aspects différents, l’histoire de la gendarmerie durant la Seconde Guerre mondiale.

Si une réduction des missions de la gendarmerie à de simples tâches de police peut conduire à mettre en cause son existence singulière, son excessive militarisation peut aussi dans certaines circonstances lui poser des problèmes. La tâche fondamentale de ses dirigeants ne réside-t-elle pas d’ailleurs dans l’habile gestion de ce paradoxe ? Comment dissimuler la militarité de la gendarmerie aux yeux des Allemands, en 1940 ? C’est l’exercice difficile que réussiront jusqu’en 1942 les responsables de l’Arme. Après la loi du
2 juin 1942, qui détache la gendarmerie du ministère de la Guerre et la place sous l’autorité du secrétaire d’État à l’Intérieur, c’en est fait de la militarité instituée et c’est du côté des maquis et de la Résistance qu’il faut en chercher d’autres traces. C’est ce que nous apprend l’étude de Bernard Mouraz.

Hélène Grandemange nous entraîne sur une voie peu explorée de l’historiographie de la gendarmerie : la prévôté du Levant de juin 1940 à juillet 1941. Comment se comportent des gendarmes éloignés de la métropole et contraints de choisir entre deux régimes politiques ? Situations délicates dans lesquelles la conjoncture locale et les choix individuels pèsent plus que les ordres contradictoires : illustrations de bien d’autres cas similaires qu’ont connus des gendarmes en d’autres temps et d’autres lieux.

Tout l’intérêt de la communication de Jonas Campion réside dans la comparaison qu’il établit sur la manière dont trois associations corporatives de gendarmes – belge, hollandaise et française – gèrent leur image ternie, après la guerre. Stratégies différentes, profondément révélatrices d’une certaine réalité sociale de chacun des corps. À partir de l’analyse des revues des trois associations l’auteur nous montre les efforts belges et hollandais d’une « presse unioniste », rassemblant toutes ses forces pour travailler à la reconstruction mémorielle d’une image positive, alors que, côté français, la démarche « presse de classe », rejetant les responsabilités de la collaboration sur les officiers et attribuant les mérites de la Résistance aux gendarmes, l’emporte.

Un autre conflit est révélateur d’une problématique déjà rencontrée. Si la guerre d’Indochine a largement contribué à rapprocher le gendarme des autres militaires (quatorze mille gendarmes se sont succédé dans ce conflit) il semble qu’il n’en soit pas tout à fait de même lors de la guerre d’Algérie. Benoît Haberbusch nous explique les deux temps de ces relations : celui de la « concorde », de 1957 à 1960, puis celui de la « mésentente cordiale », qui s’installe après l’affaire des barricades. Pendant la première période, la fraternité d’armes acquise en Indochine perdure et les relations sont excellentes. La gendarmerie participe aux opérations et crée ses propres commandos de chasse. Mais ces rapports se dégradent progressivement après la fusillade du 14 janvier 1960 qui fait quatorze morts et 80 blessés dans les rangs des gendarmes. La rupture est consommée au moment du putsch. Cet épisode de l’histoire de la gendarmerie montre, a contrario, une fois encore, que son appartenance à la communauté militaire est bien autre chose qu’une simple affaire de statut. C’est la participation, chacun à sa place, à des actions communes, légales bien évidemment, qui fonde une solidarité profitable aux deux, dans l’exercice ultérieur de leurs missions spécifiques.

Enfin, Olivier Gohin élargit le débat sur l’identité militaire de la gendarmerie en le plaçant sous le double éclairage de l’histoire et du droit. Dépassant les clivages – temps de paix, temps de guerre, intérieur, extérieur –, qui lui paraissent ne plus convenir à notre époque, il souligne tout l’intérêt que la gendarmerie d’aujourd’hui aurait à se fonder sur l’article douze de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, déclaration réintroduite dans le droit constitutionnel de la Ve république par la décision du Conseil constitutionnel du 27 décembre 1973, pour établir, par la loi, son existence juridique en se fondant sur le concept de « force publique ». Du coup, le juriste rejoint l’historien. En effet, c’est le corédacteur de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne qui, le 21 novembre 1790, dans son « Rapport sur l’organisation de la force publique fait au nom du comité de constitution et du comité militaire », présenté avec vigueur à l’Assemblée constituante, préconise de consacrer « la maréchaussée » comme « force publique intérieure ». Ce rapport introduit la loi du
16 février 1791 qui entérine ses propositions, baptisant cette force publique du nom de Gendarmerie nationale.

Ce colloque a-t-il permis de répondre à toutes les questions que l’on peut se poser sur la gendarmerie, les gendarmes et la guerre ? Bien évidemment non. Rien sur la guerre de Vendée, la guerre de 1870-1871, la guerre d’Indochine… si peu sur la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie… Des pistes sont seulement ouvertes pour conduire à la connaissance un peu plus précise de l’identité militaire de la gendarmerie, d’une gendarmerie dont la position sur le bipôle civil-militaire varie en fonction des circonstances. Soumise au quotidien et à une propension naturelle à courir après les assassins et les voleurs, elle est régulièrement rattrapée par son destin, celui d’une force publique à la vocation beaucoup plus large, instituée aussi pour maintenir l’ordre et qui trouve sa pleine justification spécifique dans des situations de crise qui peuvent aller jusqu’à la guerre ou se poursuivre après la guerre.